Article à destination des hypnotseur·euse·s
« C’est quoi l’hypnose ? »
Cette question nous est posée – souvent indirectement – au quotidien par nos clients, mais aussi en dehors du cadre professionnel par nos relations. Cet exercice de définition de l’hypnose est au centre de notre signature d’hypnotiseur. Dans le cabinet, cette définition fait partie intégrante de nos outils, et va amorcer les attentes du client pour qu’il se conforme – dans une certaine mesure – à cette définition. A l’extérieur, c’est un formidable outil de communication de son activité qui permet au praticien de se positionner sur le marché tout en vulgarisant les fondements de son art. Mais cela peut poser quelques problèmes de taille au praticien. En effet, le phénomène de l’hypnose – et en particulier sa définition – a défié depuis plus d’un siècle les chercheurs les plus acharnés et il est considéré comme un champ d’étude parmi les plus complexes. Comment un praticien peut-il composer entre le besoin de communiquer sur son art et le fait que toute communication brève sera soit affreusement simpliste, soit fausse ?
Vous n’êtes (probablement) pas un scientifique
Commençons par l’évidence : que ce soit en séance ou à l’extérieur, vous n’êtes (probablement) pas un chercheur en hypnose en train de faire un cours ou une conférence. Non seulement le temps est souvent un facteur limitant, mais votre interlocuteur n’a généralement aucune envie d’un discours universitaire. S’ajoute à ces contraintes vos propres motivations : agir sur les attentes s’il s’agit d’un discours pré-hypnotique ou faire la promotion de votre activité si vous êtes en extérieur.
Ainsi une première solution serait d’abandonner les connaissances scientifiques pour un discours plus évocatoire, mais qui en définitive ne permet pas à votre interlocuteur de mieux comprendre ce qu’est l’hypnose. Beaucoup de professionnels choisissent cette option par facilité, mais pour vous, d’autres options existent et vous sont exposées dans la suite de l’article.
Diviser pour régner
Pour faire face à un problème épineux, les scientifiques font appel à une stratégie bien connue : « diviser pour régner ». Il s’agit de décomposer le problème en morceaux de tailles plus gérables. Pour réaliser cela, bien des approches sont possibles. Aujourd’hui je vous propose d’utiliser une méthode d’analyse proposée par Aristote pour répondre à la question « qu’est-ce que l’hypnose ? »
Les quatre types d’explications d’Aristote
Aristote décrit quatre composantes d’une explication :
- Les explications efficientes : ce sont des événements qui se produisent avant l’effet (ici : l’hypnose) et qui le déclenchent (on parle alors de causes suffisantes) ou d’événements qui, par leur absence, empêchent l’effet (on parle alors de causes nécessaires). Un événement peut bien sûr être à la fois nécessaire et suffisant. Ce type d’explication nous tient le plus à cœur en tant que professionnel, puisque ce type de compréhension nous permet une meilleure pratique.
- Les explications matérielles : il s’agit ici des mécanismes de l’effet, ainsi que le substrat permettant à ces mécanismes d’avoir lieu. C’est ce qui est souvent le plus valorisé en science sous le terme « explication mécanistique ». Pour l’hypnose, on retrouve très souvent dans cette catégorie – quand c’est possible – les circuits neuronaux qui implémentent les processus à l’œuvre (comme la perte d’agentivité par exemple). Remarquez que ce type d’explication n’a qu’un rapport assez lointain avec notre pratique : vous pouvez ignorer absolument tout des mécanismes de l’hypnose et être un excellent praticien.
- Les explications formelles : on retrouve ici les analogies, les métaphores et les modèles. Ce type d’explication vise à faire voire la structure du phénomène, à le prédire et à le contrôler. Pour un physicien, il s’agit d’équations. Pour un chimiste, il s’agit des modèles moléculaires. Un modèle a l’avantage de pouvoir décrire la structure de phénomènes très disparates, de souligner ce qu’ils ont de commun sans s’encombrer du « comment » ce modèle est implémenté. Le jeu des causes formelles consiste à trouver un modèle – une métaphore – qui reflète au mieux le phénomène d’intérêt. Ce type d’explication est souvent au cœur de nos discours pré-hypnotiques, où nous expliquons l’hypnose par analogie à des expériences que le client connait déjà. Mais c’est aussi un type d’explication qui est au centre de la façon dont le praticien se représente l’hypnose et qui bien souvent le limite.
- Les explications finales : savoir ce que sont les causes finales d’un phénomène, c’est répondre à la question « pourquoi (dans quel but) ce phénomène existe-t-il ? », « A quoi ce phénomène sert-il ? ». Les poumons servent à capter l’oxygène de l’air pour notre survie ; les limitations de vitesse servent à limiter les accidents de la route ; et une perceuse sert à percer des trous. Pour utiliser un phénomène au mieux, il est bon de savoir ce que l’on peut en faire. Un phénomène peut ne pas avoir de cause finale ou avoir plusieurs causes finales, œuvrant à différentes échelles et qui ne sont pas nécessairement accordées. Pour l’hypnose, cela revient à se demander le type d’application qu’elle peut avoir ou la raison pour laquelle nous utilisons tel ou tel procédé.
Quatre discours pour quatre fins
Prenons un moment pour s’intéresser à l’intérêt respectifs de ces explications en ce qui concerne l’hypnose. Remarquons tout d’abord que ces différentes classes d’explication sont complètement indépendantes : nous pouvons parler de l’une sans mentionner les autres. Par exemple nous pouvons expliquer à quoi sert l’hypnose (explication finale) sans expliquer comment la produire (explication efficiente) ou ce qui se passe dans le cerveau quand on vit un état d’hypnose (cause matérielle). Chaque type d’explication sous-tend un discours qui vise une certaine fin. Nous allons mettre en lumière ces différentes fins et donner quelques éléments centraux de ces discours.
Le discours technique : enseigner l’hypnose
Les explications efficientes rentrent dans le discours technique, et visent à faire comprendre à l’auditeur comment produire les phénomènes de l’hypnose. Il se retrouve le plus souvent dans un contexte de formation ou en discutant avec des collègues hypnologues. Cependant, on le retrouve souvent dans la communication du praticien débutant lorsqu’il communique avec ses premiers clients ou son cercle d’amis. On assiste alors à une démystification de l’hypnose qui bien souvent empêche sa réalisation en attirant l’attention de l’hypnotisé sur le dispositif plutôt que sur l’expérience. C’est pourquoi nous ne détaillerons pas ici ce type de contenus que vous connaissez déjà à travers votre formation et que vous pouvez approfondir au travers des cycles de conférence hypnologie accessibles gratuitement sur internet. Avant de passer à la suite, notons qu’il peut être intéressant au début d’une séance d’hypnose de donner les grandes lignes de ce qui génère un état hypnotique tout en restant assez vague sur les techniques elles-mêmes. Cela permet de rassurer le client et de le mettre à contribution. Il peut ainsi contribuer activement à changer son état :
« En fait, pour entrer dans un état d’hypnose, ça commence par une focalisation intense de l’attention. D’ailleurs, fixez un point sur votre main, n’importe quel point… »
Le discours d’expert : en mettre plein la vue
Le second type de discours va bien plus nous intéresser en tant que praticiens. En effet, là où le discours technique révèle certains ressorts de l’hypnose qui gagnent à rester implicites, le discours d’expert qui fait appel à des explications matérielles garde la partie technique dans l’ombre. Là où le discours d’expert brille, c’est dans sa faculté à vous établir comme un « sachant ». Il donne l’impression à l’auditoire d’avoir compris quelque chose au phénomène, ce qui le rassure et lui donne des attentes positives quant à la procédure qui va suivre. Les explications mobilisant les neurosciences sont particulièrement utiles à ce titre : elles vous permettront d’ancrer votre discours dans une culture scientifique, synonyme de respectabilité. Le principal problème de ce type de discours réside dans la difficulté à avoir accès à de l’information de qualité et à la rendre accessible. Pour ceux suivant la formation de neuroscience pour l’accompagnement dispensée par l’ARCHE, vous avez accès à une mine d’or vous permettant de composer un discours d’expert qui correspond au consensus scientifique. Autrement, la lecture de quelques articles de revue de littérature comme « Brain correlates of hypnosis: A systematic review and meta-analytic exploration » de Landry, Lifshitz & Raz (2017) vous donneront des bases solides pour un minimum de temps et d’énergie. Pour vous donner un exemple de ce type de discours :
« Vous avez peur qu’avec l’hypnose je vous fasse oublier votre prénom ? Rassurez-vous ! En fait, ce qui se passe quand vous faites l’expérience d’une amnésie hypnotique, c’est que votre cortex préfrontal va inhiber les stratégies de récupération du souvenir qui sont implémentées par le lobe temporal gauche et certaines zone occipitales. Donc en réalité ton souvenir est sain et sauf, c’est simplement que ton cerveau fait en sorte que tu n’y aies pas accès pour un moment »
Le discours pédagogique : donner à voir l’hypnose
Les explications formelles donnent corps à un troisième type de discours : le discours pédagogique. Celui-ci permet de comprendre ce que l’on ne connait pas à partir de ce que l’on connait. Attention toutefois à ne pas confondre une analogie avec une théorie :
« Prenons [l’analogie] ‘l’hypnotisme est à l’humain ce que le magnétisme est au métal’. Dans les deux cas une opération d’induction est effectuée sur un objet neutre, que l’on teste ensuite pour vérifier qu’il ait bien changé d’état. […] Dans les deux cas certains objets peuvent être fortement induits et d’autres faiblement seulement. Les objets chauds ne peuvent pas être magnétisé, et les sujets récalcitrants ne peuvent pas être hypnotisés. Dans aucun des cas l’induction n’ajoute quoi que ce soit à l’objet : le magnétisme aligne l’orientation des atomes de l’objet selon la direction imposé par l’inducteur ; l’induction hypnotique aligne la perception du sujet avec celle imposé par l’inducteur. Mais les analogies ne sont pas des théories. […] L’hypnose ne magnétise pas plus les personnes que le magnétisme n’hypnotise les métaux. » (Killeen & Nash 2003)
Un grand nombre de discours pédagogiques peuvent être tenus sur l’hypnose à l’heure actuelle. Certains donnent plus de contrôle sur le phénomène que d’autres, mais aucun ne permet pour l’heure de proposer une théorie unifiée de l’hypnose. Les analogies sont au cœur de notre boite à outil d’hypnotiseur, et comme aucune de nos analogies ne capture entièrement l’hypnose, choisir la « bonne » analogie est crucial. Une analogie est bonne dans la mesure où elle remplit le rôle qu’on se donne. Elle peut être proche de notre compréhension scientifique actuelle de l’hypnose, auquel cas parler de processus prédictif est pertinent (voir cours d’hypnologie « les approches scientifiques de l’hypnose » n°3 ainsi que le module de cours d’automne 2020). Elle peut être particulièrement évocatrice, auquel cas parler de somnambulisme provoqué est pertinent. Tout dépend du but recherché. D’autant plus que les attentes quant à l’expérience d’hypnose que de telles analogies sous-tendent viennent teinter dans une large mesure l’expérience hypnotique qui suit. En voici un exemple bien connu :
« Être dans un état hypnotique, c’est passer en ‘pilote-automatique’. Vous connaissais bien ça, quand vous faites une activité répétitive et que votre esprit vagabonde. C’est comme quand on se brosse les dents, qu’on pense à tout et à rien et que soudainement la solution au problème insoluble sur lequel on buttait s’offre à nous spontanément. »
Le discours prescriptif : donner du sens à l’hypnose
Si on met de côté la curiosité naturelle de l’être humain, derrière la question « qu’est-ce que l’hypnose ? » nous pouvons entendre « en quoi l’hypnose peut-elle m’être utile ? ». Les explications finales sont loin d’être une logorrhée publicitaire sur les bienfaits de l’hypnose : elles donnent du sens au fait de faire de l’hypnose. Prenez un client en début d’accompagnement. Imaginez lui faire une induction suivie d’une procédure de changement sans lui avoir expliqué en quoi ces phénomènes vont le conduire à aller vers son objectif. En tant que professionnel, ça nous est tous arrivé plus d’une fois, avec des conséquences assez prévisibles : le client est moins motivé, passablement perdu et les résultats en pâtissent… Expliquer la finalité donne du sens à la procédure, ça donne l’espoir que quelque chose change. A titre d’exemple :
« En allant dans cet état d’hypnose vous allez permettre à votre cerveau d’explorer de nouvelles possibilités, de nouvelles façons de faire. Et dans un moment je vous accompagnerai dans cet état et votre main bougera d’elle-même. Ça nous permettra de voir où vous en êtes, parce que plus votre main s’élèvera, plus vous entrerez dans cet état d’hypnose qui vous permettra de de voir les choses différemment, comme si la solution venait d’elle-même, comme si vous la connaissiez déjà. »
Conclusion
Notons que si dans cet article nous avons séparé les différents discours, cela n’empêche pas de les déployer conjointement dans le quotidien. Avoir en tête différentes catégories explicatives permet de sélectionner les informations que l’on désire transmettre en peu de temps et qui sont susceptible d’être intéressantes pour l’auditeur. Mais cet outil peut être utilisé à d’autres fins. Il peut servir à camoufler son ignorance, en fournissant une analogie là où notre interlocuteur nous demande un mécanisme par exemple. Il peut aussi être utilisé indépendamment de la validité de nos explications. Une explication efficiente invalide consisterai à dire que la relaxation est nécessaire à l’hypnose. Une explication matérielle invalide consisterai à dire que les mots de l’hypnotiseur désactivent un hémisphère cérébral au profit de l’autre. Une explication formelle invalide consisterai à dire que l’hypnose est une forme de psychopathologie transitoire. Et une explication finale invalide consisterai à dire que l’hypnose permet de faire repousser un membre amputé. Dans chacun de ces exemples, la forme correspond à ce qui est décrit dans cet article et rempli son rôle. Mais dans chacun d’entre eux, l’information est évidement fausse. Je vous encourage donc à utiliser cet outil avec sagesse, comme voie vers une meilleure compréhension et une meilleure communication de l’hypnose.