Qu’est-ce que l’inconscient ?

Article à destination de tous·tes

Tout le monde sait que notre esprit est double, n’est-ce pas ? D’un coté il y aurait le Conscient, de l’autre l’Inconscient. Le premier serait limité à la perception consciente alors que le second capterait tout le reste, tout ce qui passe sous le seuil de l’attention. Le premier serait le siège de l’action volontaire alors que le second produirait des actions automatiques. Le premier demanderait de l’effort, mais pas le second. Le premier serait mental, calculateur, verbal, linéaire ; le second serait émotionnel, créatif, imaginatif et en arborescence. La liste pourrait continuer encore longtemps et pour de nombreuses professionnels, cette liste pourrait sembler banale, évidente.  

Non-seulement cette vision de l’esprit humain ne dispose pas de fondements empiriques, mais elle contredit un nombre étonnant de résultats scientifiques bien établis et d’observations de la vie courante. Cette dichotomie entre conscient et inconscient peut poser des limites quant à notre pratique de l’hypnose et plus important encore : donner une vision erronée à nos clients de leur propre esprit. Dans cet article, nous proposerons à travers quelques exemples des pistes pour dépasser la séparation entre Conscient et Inconscient et ce que ces pistes impliquent pour la pratique. Nous terminerons en identifiant comment une telle croyance s’est répandue dans la culture générale, même chez les chercheurs et les professionnels de l’accompagnement – que l’on pourrait croire les plus immunisés à ce type de croyance.

Le mythe des deux processus

L’idée que l’esprit est coupé en deux n’est pas nouvelle. Elle n’était déjà pas nouvelle à l’époque de Freud et de son invention de l’inconscient (das Unbewusste : littéralement , ‘ce qui n’est pas su’, dont il fait un agent dans se première topique). Elle n’était pas nouvelle non plus lorsque dans les années 60 est née l’idée de fonctions radicalement latéralisées avec le cerveau gauche contenant les fonctions du langage, le mode rationnel et intellectuel et le cerveau droit les fonctions d’imagerie mentale et le mode émotionnel (si vous croyez dans ce neuromythe, cet article est fait pour vous). Elle n’était toujours pas nouvelle dans les années 2000 avec l’essor des théories des deux modes de la pensée. Dans cet article, c’est à ce cas le plus récent de dichotomie de l’esprit en deux processus distincts que nous nous intéressons. Celle qui a été popularisée par le livre de Kahneman « Système 1 / Système 2 : Les deux vitesses de la pensée » (Thinking, Fast and Slow 2011). La thèse propose que l’esprit fonctionne sur deux modes : un mode qui est efficace, involontaire, incontrôlable, et inconscient (Système 1). Et un mode qui est précisément le contraire : inefficace, volontaire, contrôlable et conscient (Système 2). Cette thèse repose sur l’apriori que sur toutes les combinaisons des paramètres efficace/inefficace, volontaire/involontaire, contrôlable/incontrôlable et conscient/inconscient (ce qui fait 16 combinaisons), seules les deux combinaisons du système 1 et du système 2 sont possibles.

Est-ce le cas ?

Non.

Cette thèse n’a jamais été démontrée expérimentalement, et rentre en contradiction avec un grand nombre de recherches bien établies.

Des exceptions omniprésentes

Voyons quelques exemples qui contredisent de manière flagrante cette théorie.

Des processus à la fois inconscients et volontaires

Cette catégorie est sans doute la plus évidente de toutes, et le contre-argument le plus évident contre la théorie des deux vitesses de la pensée. Il suffit de remarquer qu’un grand nombre de processus mentaux experts (c’est à dire, des processus qui ont été entrainés sur de longues périodes pour devenir très efficaces comme la lecture ou l’écriture chez la plupart des adultes occidentaux) n’ont plus besoin d’une attention soutenue et restent sous le seuil de la conscience tout en restant volontaire. C’est le cas de l’écriture par exemple (qu’elle soit manuscrite ou au clavier) où le processus peut être complètement inconscient (on est conscient du texte que l’on écrit, mais pas du processus d’écriture) et pour autant complètement volontaire. Commencer à rédiger un texte sur du papier ou taper sur des touches sans avoir l’intention d’écrire quoi que ce soit reste une activité assez rare ! L’exemple de l’écriture peut être étendue à de nombreux processus dont on acquiert l’expertise comme la recherche de mots pour composer une phrase, le calcul mental, la conduite d’une voiture, ou jouer du piano pour n’en citer que quelques-uns.

Des processus inconscients qui demandent de l’effort

Les processus qui demandent de l’effort pour être menés à bien sont supposés nécessiter l’intervention de processus nécessairement conscients dans la théorie de Kahneman. Or ce n’est pas le cas, il existe des tâches de difficulté avancées, qui demandent de grandes ressources attentionnelles et intellectuelles, et qui peuvent être accomplies inconsciemment. C’est le cas d’un puzzle assez complexe réalisée lors d’une expérience – où une règle doit être découverte pour le résoudre.

La tâche consiste en 5 boites alignées contenant chacune une balle et toutes sont verrouillées sauf la plus à droite. Le but du participant est de récupérer toutes les balles et pour cela, il doit découvrir une règle : une boite s’ouvre si la boite directement à droite contient une balle et que toutes les autres boites à droite sont vides.

Certains participants à l’expérience réussissent le puzzle et voient leur temps de résolution diminuer fortement aux essais suivants sans avoir conscience de la règle. Pourtant, ces personnes qui ont résolu le puzzle inconsciemment (sans avoir accès à la règle malgré le fait qu’ils l’aient intégrée) ont besoin d’énormément de concentration pour accomplir cette tâche et ne peuvent pas faire une autre activité en même temps, sans quoi leur performance chute.

Des processus à la fois involontaires et contrôlables

Une méta-analyse compilant 25 ans de recherche a démontré que les processus d’évaluation (qu’elle soit positive ou négative) sont directement activés par les stimuli externes sans aucune intention d’évaluer le stimulus présenté. C’est-à-dire que nous jugeons un plat comme appétissant ou une personne comme attirante sans avoir l’intention de l’évaluer. Malgré tout, la valence (positive ou négative) de l’évaluation est influencée par les objectifs de la personne. Un fumeur qui cherche à arrêter de fumer évalue négativement et involontairement des images reliées au fait de fumer (comme un paquet de cigarettes, un briquet ou une cigarette) mais pourrait évaluer les mêmes stimuli positivement et tout aussi involontairement s’il est en état de manque. Il existe donc des processus involontaires qui sont contrôlés par notre état et les buts que nous nous fixons (volontairement ou non) à un instant donné.

D’autres exemples sont donnés dans l’article d’origine, que nous vous invitons à consulter. Pour résumer, l’ensemble des contre-exemples de la littérature scientifique et de la vie quotidienne nous invitent à la prudence : séparer les processus mentaux en deux familles – système 1 et système 2 – c’est ignorer une part considérable de la vie psychique dont nous faisons expérience jour après jour.

Contre la simplification à outrance

Les problèmes de cette théorie nous révèlent un travers très concret : la simplification de l’esprit à des paires d’opposés (eg. volontaire/involontaire), qui est aux prémices de la théorie,  est elle-même extrêmement discutable… En effet, vouloir qu’un processus se range poliment dans nos catégories est plutôt hâtif compte tenu de nos connaissances actuelles…

Un processus n’a aucune raison d’être strictement conscient ou inconscient. En effet, on peut au moins discerner 3 dimensions qui ne sont pas nécessairement alignées : conscience de la cause du processus, conscience de la conséquence du processus, et conscience de la relation causale entre cause et conséquence du processus. Or nos choix conscients peuvent être influencés par des causes dont nous ne sommes pas conscients (eg. une amorce subliminale) ; ici nous avons conscience de la conséquence du processus mains non de la cause. Nos expressions non-verbales inconscientes peuvent être causées par des éléments dont nous avons conscience (eg. l’odeur de notre interlocuteur) ;  dans de cas nous avons conscience de la cause du processus mains non de la conséquence. Et nous pouvons être conscient à la fois de la cause (eg. l’ethnie d’un candidat à un poste) et de la conséquence (eg. le choix de recruter ou non ce candidat) mais pas du lien causal entre les deux (eg. le fait que l’on va inconsciemment favoriser certaines ethnies par rapport à d’autres).

De même, un processus n’a aucune raison d’être strictement volontaire ou involontaire. Entre des processus dépendant d’un but (eg. chanter, faire la vaisselle, rédiger un texte) ; et ceux réactif à un stimulus (eg. sursauter quand il y a un bruit fort, retirer sa main d’une surface chaude), il existe toute une gamme de processus déclenchés par un stimulus mais seulement en présence d’un but particulier. Par exemple, appuyer sur la pédale de frein quand le feu passe au rouge est essentiellement déclenché par le stimulus « feu rouge », mais seulement en présence d’un but « conduire correctement ». Dans ce cas intermédiaire, qui ressemble étrangement à beaucoup de cas problématiques en accompagnement, l’individu a fait l’action volontairement (en accord avec un but), mais en même temps involontairement (il ne l’a pas généré, il a simplement réagi à l’environnement).

Erreur théorique, problèmes en pratique

Finalement, quels risques y a-t-il à confondre ces différents paramètres ? Cette confusion peut être handicapante lorsqu’un client se trouve lui-même dans ce type de confusion et qu’il gagnerait à y voir plus clair. C’est par exemple le cas lorsqu’un client se déresponsabilise d’un comportement automatique (comme de l’évitement en situation de conflit) en prétextant qu’il s’agit d’un comportement inconscient. De même, si un client vient pour arrêter de fumer, on ne va probablement pas mettre en œuvre les mêmes approches s’il n’a pas conscience du problème de fumer ; s’il en a conscience mais ne peut pas contrôler son comportement ; ou s’il en a conscience et le fait volontairement. Dans chacun de ces cas, il vaudrait sans doute mieux ne pas travailler de la même façon. Un travail sur la motivation et les valeurs semblerait inutile sur le premier cas, mais très pertinent sur le troisième cas.

Comment cette théorie s’est-elle imposée ?

Comment se fait-il que l’ensemble des experts de l’esprit humain (accompagnants, psychologues, chercheurs, etc.) se soient laissé séduire par ce mythe ? l’excès de confiance est certainement à blâmer. En effet, nous cherchons souvent à simplifier notre vision du monde, et nous avons une appétence pour les théories qui expliquent beaucoup à partir de peu, même si elles mettent de côté toute un ensemble de faits. Cette tendance à la simplification, à catégoriser le vécu en paire d’opposés et à faire correspondre ces paires d’opposés entre elles est à la base de nombreux stéréotypes et idées reçues. Et une fois que ces catégories sont socialement établies et partagées, nous nous faisons défenseur des catégories que nous avons-nous même créées.  Adhérer à des théories imparfaites n’est pas un problème en soit : toute théorie possède un domaine de validité. Les problèmes émergent lorsque la confiance que nous avons dans nos théories dépasse les preuves sur lesquelles elle est bâtie.

Conclusion

Gardez à l’esprit que la séparation entre processus conscients et inconscients n’est qu’un outil et non une réalité. Cet outil peut être adapté pour d’autres paires d’opposés (eg. volontaire/involontaire ; contrôlable/incontrôlable) pour une plus grande adaptabilité à nos clients. Mais nous pouvons aussi pousser la métaphore au-delà d’une simple dichotomie : un client peut être conscient de l’exécution d’un comportement, mais pas de ses conséquences, ni de ses causes, ni de la manière dont il est exécuté. Chacune de ces sous-dimensions mérite d’être utilisée afin que nos clients retrouvent le chemin d’une vie plus satisfaisante et souvent plus apaisée.

Allez plus loin, découvrez un article de synthèse :

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